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LETTRE D'UN NOUVEAU MINISTRE GUINEEN A SON COUSIN...
Cette lettre est un veritable article ecrit par le journaliste Guineen Habib Yambering Diallo.
L'article fut publié dans l'edition d'Avril 2004 du bimensuel d'information L'Enquêteur.
Toute ressemblance avec la réalité guinéenne n'est bien entendue que pure fiction...
Cher cousin,
Tout d'abord je te remercie infiniment pour la lettre de félicitation que tu m'as adressée juste après ma nomination au poste de ministre.
Justement si je t'écris cette lettre c'est par rapport à cette nomination à l'occasion de laquelle tous les parents, amis et alliés ont fait le déplacement pour venir me féliciter. Certains d'entre eux sont venus même de l'intérieur du pays. En outre j'ai reçu des centaines de coups de fil en provenance des cinq continents. Je t'avoue que je n'ai même pas reconnu certains interlocuteurs. Beaucoup de ces personnes racontent que ma nomination est la suite logique de la vertu de mon père ainsi qu'à la soumission de ma mère à son mari. Me connaissant parfaitement, tu n'es pas sans savoir que je ne crois guère à toutes ces allégations.
Pour revenir au vif du sujet, je ne te cache pas que ma nomination me pose plus de problèmes qu'elle ne résolve. Et pour cause, moins d'un mois après mon entrée dans le nouveau gouvernement, les difficultés financières m'assaillent. Du coup, je commence à déchanter. Pour te dire la vérité mon salaire n'a même pas suffi pour payer le transport retour de ceux qui sont venus du village pour me féliciter.
A cela s'ajoute le chantage d'un marabout dont j'ai fait la connaissance au début de cette année et qui a travaillé pour moi pour que je bénéficie d'une promotion. Bien que je lui aie payé le montant convenu, il n'arrête pas de revenir à la maison pour réclamer une rémunération supplémentaire, car il estime que ma promotion a été au-delà de mon espoir. Malheureusement il est appuyé par ma femme et mon autre cousin qui soutiennent tous les deux que si je ne fais rien il va me déstabiliser.
Pour le moment je suis dans l'incapacité financière de faire face à mes dépenses. Mais il paraît que la Caisse de sécurité sociale a beaucoup de moyens parce qu'elle ne rembourserait pas ou peu ses assurés sociaux. Lorsque j'ai expliqué mon problème à un ami il m'a suggéré de demander l'assistance de cette caisse qui, selon lui ,constitue une véritable vache laitière pour les hauts cadres de l'Etat. Peux-tu me confirmer cela et me dire ce que tu en penses ?
Outre tous ces problèmes d'argent, je suis confronté à une triple frustration depuis ma nomination.
La première frustration, à l'occasion de la visite que j'ai rendue au président pour le remercier de m'avoir nommé, on m'a exigé d'arborer une tenue traditionnelle ( tu sais que je n'aime pas trop ce genre de tenue) et pire, qu'il fallait se prosterner pour serrer la main au chef. Cela m'a rendu comme un vulgaire individu. Pourtant tu connais mon orgueil.
La deuxième frustration, le véritable patron de mon département serait le secrétaire général du ministère. Dès ma prise de fonction on m'a soufflé que c'est l'homme du président. Il serait intouchable et rapporterait le moindre détail de ce qui se passe au ministère à son patron et ami. On m'a conseillé de ne pas essayer de nommer quelqu'un d'autre à sa place et surtout d'avoir de bons rapports avec lui. Je t'avoue que lorsque je pense à ce problème j'ai envie de jeter l'éponge. Mais si je le fais on me traiterait de tout dans ce pays où démissionner est considéré comme une véritable fronde contre le chef, mais aussi comme une malédiction. Je suis donc confronté à ce dilemme : démissionner ou me soumettre à mon subordonné. Inutile de te dire que j'ai besoin de ton avis sur cette question.
La troisième frustration : un groupe de personnes est venu me voir et m'a proposé de parrainer un spectacle qu'ils ont appelé le plus grand spectacle de l'année devant avoir lieu au palais du peuple prochainement. Moi qui n'ai jamais mis les pieds dans une telle manifestation, c'était le comble. Il paraît que je ne dois surtout pas refuser cette proposition car de très hauts placés seraient directement concernés par ce spectacle.
Devant tous ces problèmes auxquels je suis confrontés et face auxquels je suis impuissant, je me demande si je ne vais pas ranger dans mon ventre toutes mes convictions sur tout ce que nous dénoncions hier et faire comme tout le monde, en attendant mon départ inévitable du gouvernement un jour.
Voilà en tout cas, c'est ainsi que doit être un ministre dans notre pays, une fonction que je ne te souhaite pas assumer dans le contexte actuel.
J'attends ta réponse impatiemment, merci.
Ton cousin, le Nouveau Ministre.
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